KOKO ATEBA: «Je pense que nous les femmes perdons beaucoup d’énergie à soigner notre apparence, et nous nous évaluons en fonction du regard des hommes… Qui a dit qu’être belle c’est seulement être claire de peau?»

Absente de la scène musicale camerounaise depuis un bon bout déjà à cause de l’histoire d’une chanson qui lui a faillit détruire sa vie et dont elle ne voudrait plus en parler, Koko Ateba a accepté nous accorder un long entretien dans lequel elle parle de son enfance, de sa carrière musicale, de sa vie de famille mais aussi de ses goûts. Voici Koko Ateba une des plus belles voix de la musique camerounaise comme vous ne l’avez jamais vu.

 

Salut Koko Ateba et merci de nous accorder cette interview. Pour ceux qui ne vous connaissent pas, pouvez-vous leur dire qui est Koko Ateba ?

Salut! Je suis camerounaise, je suis une fière Fong, de Zoétélé où je suis née, et où j’ai vécu jusqu’à l’âge de 6 ans, avant d’aller ensuite à Douala. Je suis chanteuse, auteur- compositeur, guitariste…Et je vis en France depuis 1990.


Pouvez-vous nous raconter vos débuts dans la musique ?

Oh, j’avais décidé ça quand j’étais toute petite. Dès l’âge de 3 ans, je disais à mes oncles au village que je jouerai de la guitare quand je serai grande! En fait, j’ai commencé à aimer chanter à l’école primaire, dans la chorale de notre église, EPC Manoah, à Douala…puis j’ai continué, tout simplement…!


Apparemment vous avez eu beaucoup de problèmes avec l’école à l’époque. Vous avez dû abandonner l’école pour la musique. Ça n’a pas dû être évident avec votre famille. Comment avez-vous géré cette situation ?

Comme j’étais fille unique et que ma grand mère me couvait énormément, je n’aimais pas m’éloigner d’elle pour aller à l’école, quand j’étais au village! Ma mère m’a donc fait venir à Douala… En fait non, je n’ai jamais eu de problèmes à l’école, au contraire j’étais une excellente élève, souvent première de la classe et j’ai collectionné pas mal de prix…je peux même dire que j’étais une sorte de surdouée qui a fini par s’ennuyer à l’école! Évidemment la famille n’était pas contente du tout, bien sur! Et d’ailleurs je conseillerai plutôt aux jeunes maintenant de ne jamais abandonner l’école, d’aller le plus loin possible, et au moins de s’assurer un métier. Mais, rassurez-vous, je me suis rattrapée: des années plus tard, en France, je me suis réinscrite à l’école et j’ai même pu aller au delà du niveau bac, là où j’avais lâché des années auparavant!

 

Vous chantez en plusieurs langues (Français, Anglais, Douala, Beti, Pidgin, etc.). Laquelle préférez-vous ?

J’ai eu la chance de grandir à Douala, et d’entendre beaucoup de langues différentes! Quand j’étais petite par exemple, on avait des voisins Nigérians et je parlais Yoruba avec eux, sans aucun problème! Les chansons viennent dans une langue ou une autre, en fonction de ce que tu as à dire et de la musique que tu as dans la tête! je n’ai pas vraiment de préférence mais si je pouvais, franchement, je chanterais uniquement en pidgin, parce que cette langue correspond bien à ma mentalité et aussi parce que je crois que c’est vraiment la langue Nationale de notre pays, celle avec laquelle on peut se faire comprendre partout, sur tout le territoire camerounais, tu trouveras toujours une maman ou un papa avec qui échanger en pidgin! C’est d’ailleurs ce qui explique l’apparition du « Camfranglais » que les jeunes utilisent de plus en plus, et qui à mon sens, fait partie intégrante de notre identité culturelle!


Sur une lancée extraordinaire, votre carrière est brisée en 1988 en l’espace d’une chanson «Atemengue», expliquez-nous !

J’ai décidé de ne plus parler de cette malheureuse histoire …retenez simplement que je n’aurai jamais fait une chose pareille, prendre le temps d’écrire une chanson pour blesser une femme, une personne que je ne connaissais pas! Il faut être malade pour même imaginer ce genre de chose!

 

Quel a été l’impact de ces 2 mois de prison sur votre vie et votre carrière musicale ?

Vous l’avez dit, ma carrière et ma vie en ont souffert! Bien sur! Et ça continue! Beaucoup en ont profité pour m’écarter définitivement de la scène musicale camerounaise…la preuve, vous ne m’avez pas vue sur scène au Cameroun depuis longtemps n’est ce pas? Pourtant, je chante toujours! Voilà! Mais moi je n’oublie jamais ce que le grand Eboa Lottin m’a dit en rigolant, quelques jours après ma sortie de prison: «ces gens pensent t’avoir tuée…Mais en tant qu’artiste, si tu réussis à te reconstruire après ça, c’est toi qui les remercieras un jour»


KoKo Ateba est-elle une artiste engagée quels sont ses combats ses idéaux de société de quelle manière contribue t elle a l’édification d’un monde meilleur ?

Je suis une personne engagée, qui essaie de vivre en conscience, c’est à dire que je m’intéresse à ce qui se passe autour de moi et quand il le faut, je donne un coup de main, je m’implique d’une façon ou d’une autre, comme par exemple dans le milieu associatif ou la société civile! Je donne mon avis et quand quelque chose me heurte, je ne vais pas me taire, je fais quelque chose, à mon petit niveau, même si ce n’est que dénoncer une injustice par exemple! Voilà, je participe quoi! Je ne crois malheureusement pas que les artistes et leurs chansons puissent changer le monde, sinon John Lennon, Bob Dylan ou Bob Marley ou d’autres l’auraient fait depuis longtemps…Et c’est bien dommage!


Au jour d’aujourd’hui êtes-vous satisfaite du chemin que vous avez parcouru ? Si s était à refaire le referiez-vous ? Quels sont vos futures perspective ?

Pour l’artiste que je suis, le chemin a été incroyablement difficile et même douloureux à l’époque au Cameroun, nous n’avions rien, pas d’écoles de musique, pas de studios, etc.! Rendez vous compte, la CTV est arrivée seulement en 1986 et j’avais déjà fait un disque en 1982…On a fait beaucoup d’efforts pour apprendre et pratiquer au mieux ce métier mais c’est vrai que beaucoup se sentent frustrés que tous ces efforts ne soient pas reconnus à leur juste valeur dans notre pays. Pour cela, je dois reconnaître que je pense vraiment que c’est injuste!


Quel bénéfice à eu pour votre carrière par le fait que une de vos chansons aient été utilisé comme jingle pour une émission de télévision populaire il ya quelques années, ici ou en France ?

J’ai eu beaucoup de chance en fait, bien sûr et cela m’a permis de travailler de manière vraiment professionnelle en France.


Que pensez-vous de la musique camerounaise de nos jours ?

Il y a de très belles choses qui se font mais à certains moments, quand je regarde les chaînes de télévision camerounaises, j’ai l’impression que c’est une vaste blague! Tout le monde enregistre tout et n’importe quoi! Soyons sérieux, tout le monde peut chanter mais avant d’aller en studio, pardon, que certains de mes frères et sœurs se donnent la peine de demander au moins l’avis des aînés professionnels, de s’entraîner un minimum…Oui, chacun peut faire un disque mais quel est l’intérêt si personne ne l’achète ou même ne l’écoute? Se faire un nom au quartier?


Que devient Koko Ateba ?

Rien de spécial, je vis, je travaille et je m’occupe de mon fils.


Mariée ? Des enfants ?

J’ai un fils, James, qui a 16 ans, va à l’école mais aussi joue du saxophone, de la guitare, compose, et produit du RAP et d’autres musiques. Je me suis mariée une fois mais l’histoire est trop longue, je vous la raconterai une autre fois. (Rires)

Avez-vous arrêté la musique ? Sinon quand le prochain Album ? Combien d’albums à votre actif ?

Il m’est difficile de penser à arrêter la musique, vraiment, après plus de 30 ans …c’est juste une manière de vivre, pour moi, de voir la vie! Ma vie sera toujours dans et avec la musique et l’art en général. Les gens pensent que si vous ne faites pas d’album tous les 6 mois, vous ne chantez plus…ce qui est faux! Moi je suis une artiste du Live, c’est comme ça que j’ai appris ce métier, en chantant tous les soirs devant un public, autant que je pouvais. Donc je chante toujours, je travaille, je compose. je n’ose plus annoncer mes projets, tellement de choses se passent à chaque fois, donc, on verra bien…


Quel est votre secret pour avoir une aussi belle voix?

La voix ne reflète que ce que nous sommes…La voix est notre signature, la trace personnelle dans toutes les expressions possibles. Un bébé qui naît pousse un cri, il se manifeste dans ce monde…Il faut du travail, de la technique sûrement, mais je crois surtout que chacun doit pouvoir trouver sa voix unique…


D’où vous vient votre inspiration?

Je n’en sais rien du tout! Si seulement je le savais, ce serait tellement plus simple! On joue et puis un jour, on a comme une idée, un morceau de musique, ou une phrase qui vient…Des fois, on se lève avec un mot qui s’impose à notre esprit et voilà! Des fois aussi, on commence quelque chose et après, en se réécoutant, on se dit que ce n’est pas bon du tout! Quelqu’un d’autre entend ça et nous dit :» mais c’est super «etc…Des fois c’est compliqué…


Quel a été le moment le plus important de votre carrière musicale ?

Il y en a eu plusieurs mais je le plus fort, vraiment, c’est le soir où j’ai signé mon premier contrat professionnel en France, c’était dans un restaurant à Paris et il y avait un gros chèque à la clé! (Rires) j’étais assez fière de moi, j’ai pu obtenir mes papiers de manière directe, sans aucune complication.


Où vivez-vous actuellement ?

À Nanterre, à 17 km de Paris.


Vous avez un style assez particulier. D’aucuns disent que vous avez influencé Henry Dikongué, Richard Bona… Qu’en dites-vous ?

J’en suis heureuse, en tous cas! Ce sont deux artistes que j’admire beaucoup, j’aurai tellement voulu écrire certaines chansons d’Henry…Bona, j’ai joué avec lui à l’époque au Harry’s Bar à Douala, et aussi un peu ici à Paris! J’adore et je suis totalement épatée par l’immense génie qu’il est.


Récemment vous avez parrainé une pétition pour Vanessa Tchatchou. Ça vous fais quoi de savoir qu’elle n’a toujours pas retrouvé son bébé 2 ans après ?

Ça fait très mal, c’est d’une cruauté sans pareille ce qui a été fait à cette jeune fille, je ne le souhaite à personne. Nous la portons toujours dans nos prières et elle finira par gagner, un jour ou l’autre!


Qu’aimeriez vous qu’on garde de vous ?

L’image d’une femme simple, qui aime les gens et la vie…et qui se bat pour s’améliorer et faire de son mieux! Mais aussi mes chansons, bien sur!


Koko Atéba vit-elle de sa musique ?

La vie d’artiste est surtout pleine de hauts et de bas…Et si seulement, je touchais des droits d’auteur en provenance du Cameroun, je suis sure que mon compte en banque et moi même nous porterions mieux!(Rires)


Il se dit que vous êtes bouddhiste ? Depuis combien d’années et comment en êtes vous arrivé à vous convertir au bouddhisme ?

Oui, je suis bouddhiste, depuis plus de 30 ans maintenant! Quand j’étais petite, j’avais vraiment la foi en Jésus mais j’étais très triste de ce que je voyais autour de moi, dans le comportement des grands, et même surtout au sein de l’église. Je priais beaucoup, mais rien ne changeait; puis plus tard, j’ai recherché une philosophie et une religion qui m’aide à trouver un sens à ma vie; j’ai beaucoup lu, et j’ai même fait du yoga. Puis un jour j’ai rencontré Vincent Ndoumbè Douala (réalisateur et producteur de TV et Cinéma) qui m’a fait connaître la Soka Gakkai, l’organisation pour la paix mondiale qui propage l’enseignement de Nichiren Daishonin, moine bouddhiste japonais du 13ème siècle! Voilà, j’avais enfin trouvé ce que je cherchais, une religion qui m’aide à transformer ma propre vie, en transformant mes angoisses, mes souffrances intérieures, en comprenant ma vraie valeur mais aussi et surtout à aider les autres, puisque nos vies ont exactement la même valeur au niveau de l’univers. Le bouddhisme est très simple et très naturel à pratiquer, pour nous africains, parce qu’il n’exclut rien de notre monde culturel, ce n’est pas une religion qui nous a été imposée par d’autres et surtout, elle nous permet de mieux prendre notre place dans ce monde en travaillant pour la paix mondiale. Je pense que je suis née révoltée, en colère, et je n’ai jamais supporté l’injustice autour de moi…je m’appelle Ateba, qui signifie «qui refuse, qui se révolte»! Observez autour de vous, vous remarquerez que la plupart des gens qui portent ce nom ne se laissent jamais faire et sont toujours en train de dénoncer ce qui pour eux va de travers!(Rires)


Quels conseils donnerez-vous à une jeune qui veut se lancer dans la musique ?

En premier écouter toutes sortes de musiques, apprendre, travailler, être modeste, et se préparer à manquer souvent d’argent!(Rire)


Racontez nous une de vos anecdotes dans le monde de la musique.

J’en aurai plein mais une qui me fait toujours un peu honte, c’est lorsque je chantais à La Madrague, un cabaret de Douala, j’interprétais des variétés françaises et américaines; en journée nous répétions les nouveaux morceaux qu’il fallait quand même mémoriser! Un jour, mon patron, Mr Sauveur (qui est toujours à Douala, je pense) est venu avec une chanson «Méditerranéenne» en me disant qu’il l’aimait beaucoup et que vraiment je lui ferais plaisir en la chantant un soir…J’apprends donc la chanson en vitesse, sans vraiment l’assimiler et le soir où je devais la chanter, devant le public, j’ouvre la bouche et …rien ne sort, j’avais complètement oublié et les paroles et la mélodie! La honte de ma vie! Je n’oublierai jamais cette sensation…hummm, je n’étais pas bien du tout après. (Rires)

 

Un mot pour les femmes qui vous lisent ?

Je pense que nous les femmes perdons beaucoup d’énergie à soigner notre apparence, et nous nous évaluons en fonction du regard des hommes…Nous devrions travailler sur nous mêmes, pour fixer notre propre valeur et ne jamais dépendre du désir des hommes…En effet, beaucoup de femmes se retrouvent très malheureuses et se «tuent «elles mêmes, s’abîmant la peau avec tout un tas de produits toxiques, pensant plaire aux hommes. Le drame survient quand on arrive à un certain âge (comme moi, rires) et qu’on a des rides, des maladies, le corps et la peau détruits…et là, plus aucun homme ne peut aimer ça! Les jeunes filles surtout devraient regarder autour d’elles et observer le résultat de ces produits sur la peau après quelques années!
Chaque femme est belle et doit être fière de son corps, et de son teint! Il suffit d’apprendre à s’en occuper comme il faut, de se respecter et de s’aimer telle qu’on est. Qui a dit qu’être belle c’est seulement être claire de peau? Ça voudrait dire que la race noire ne doit pas exister alors? Ça me met vraiment en colère quand je vois ça!


Votre plat préféré

Le plat le plus parfumé du Sud Cameroun, le Domba, de poisson d’eau douce ou de poulet, ou de gibier ou même de porc, avec des plantains murs, ça me ramène directement à mon enfance, et c’est tellement simple et naturel comme cuisine.

Votre ville préférée

Douala, bien sur ,la ville de mon enfance, celle que j’ai sillonnée dans tous les sens, à la recherche des mangues à Bali ou Bonapriso, en vadrouille à Akwa, ou à l’école à Béthel Péniel aux 2 Églises , sans oublier le Camp Bertaud ou le Camp Yabassi, ou Ngodi et Makèpè où j’habitais avant de partir, ou encore mon cher New BELL où je me sens tellement en sécurité quand je viens au pays.

Votre couleur préférée

Le bleu


Le style de musique que vous préféré

Toutes les musiques qui viennent d’un terroir, d’un folklore, comme la musique irlandaise ou le folk country américain, ou encore le Mbalax sénégalais…J’aime voyager et découvrir des pays par la musique.


Votre artiste préféré

C’est quelqu’un que vous ne connaissez sûrement pas, il s’appelle Jean Yves Oloko , qui vit depuis longtemps au Canada, avec qui nous avions monté un duo à mes débuts à Yaoundé et qui pour moi ,reste La référence absolue du Talent dans la musique Camerounaise.

 

Merci de nous avoir accordé cette interview et bonne continuation.

 

By Ulrich Sas

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